dimanche 18 mars 2018

Il était une fois dans la Sierra Nevada

Le 1er soir de notre trek vers la Ciudad Perdida, notre guide Pedro nous a offert un fabuleux récit : l'histoire de la région, qui est aussi son histoire. Un récit passionnant, émouvant dont nous avons décidé de faire un article à part entière. Avis aux réalisateurs, car on pense qu'il y a là matière à un très bon film !




L'histoire commence dans les années 1950, les premiers paysans ("campesinos") arrivent de l'intérieur du pays. Parmi eux, les parents de Pedro. Ils commencent à défricher la forêt et font le commerce du bois. C'est un commerce libre, non régulé par l'Etat. Mais à force de défricher et d'avancer dans la forêt, dans les années 1970, les campesinos finissent pas tomber sur les tribus indigènes qui les empêchent d'aller plus loin. Comme il n'y a plus de forêt, ils commencent à planter du manioc ("yuca"), et des bananes. Cette agriculture est beaucoup moins lucrative que le bois car le transport jusqu'à Santa Marta est très onéreux.
Arrive alors la première "bonanza" : la culture du cannabis. Les campesinos remplacent le yuca par cette drogue qui rapporte beaucoup d'argent à la région mais également beaucoup de problèmes (violence, guerre de territoire, enlèvements, ...). En 1982 le gouvernement décide d'en finir et fumigène toute la zone, ce qui détruit les cultures ainsi que toute la faune et la flore, contamine l'eau et rend la terre stérile. 

Les campesinos se retrouvent sans revenu, avec l'impossibilité de retourner vers l'agriculture du fait de la stérilité des terres. Leur salut vient des tribus indigènes de la région (wiwa, kogi, ...) desquelles ils obtiennent les feuilles de coca, que les indigènes mâchent pour bénéficier de leirs propriétés énergisantes. De plus, c'est l'une des seules plantes à pousser malgré les fumigations passées et les paysans se mettent à la cultiver en masse. Ils fabriquent à partir de cette plante la cocaïne qu'ils revendent directement aux narcotraficants. C'est la seconde bonanza, qui commence à partir de 1985. Pedro lui aussi cultive la coca. Il le fait pour nourrir sa famille. Contrairement à ce que l'on pouvait penser, ce sont les paysans eux-mêmes qui ont planté la graine et non les narcotraficants.

Dans les années 90, arrivent les groupes de guerrilleros et de paramilitaires. Ils se font la guerre pour le contrôle de la région et les paramilitaires finissent par l'emporter. Le groupe mené par Hernan Giraldo apporte une relative tranquillité dans la région, utilisant une partie des revenus de la drogue pour le développement de la région (construction de ponts et d'écoles).
Dans ces années-là, en plein boom de la coca, quelques paysans arrêtent de cultiver les plans pour accompagner des touristes à la Ciudad Perdida (avec en bonus visite des ateliers de fabrication de cocaïne) #grostarésceuxquivisitaientàcetteépoque. Ils fondent l'agence Guias y Baquianos.

En 1993, l'Etat décide de fumiger à nouveau la région pour éradiquer les plans de coca. Cela n'a aucun effets car les plans résistent aux herbicides mais la faune et la flore sont de nouveau décimés. 
En 1995, l'Etat se lance dans le Plan Colombia. Pour en finir avec les cultures illicites, le gouvernement incite les paysans du coin à se tourner vers d'autres cultures telles que le café ou le cacao. Pour cela, il leur propose un soutien matériel et financier, mais point d'agronome... Le soutien financier se matérialise sous la forme de crédits bancaires que les paysans ne devront commencer à rembourser que 2 ans plus tard, le temps qu'ils aient les premières récoltent. Beaucoup contractent ces crédits. Malheureusement, pratiquement rien ne pousse sur cette terre rendue infertile. Quand les premières échéances de paiement arrivent, les paysans, en l'absence de récolte, sont incapables de payer. Leurs dettes augmentent au fur et à mesure que les pénalités tombent si bien qu'ils se remettent à planter de la coca (qui, elle, pousse toujours très bien) afin de rembourser les banques. 

En 2002, un nouveau groupe de paramilitaires arrive, attiré par les lucratifs plans de coca. Après un mois de combat, il renverse le groupe de Hernan Giraldo qui fini par négocier une trêve avec eux. Le nouveau groupe prend le contrôle de la région mais Giraldo reste le chef de la province. Ces nouveaux paramilitaires se montrent bien plus cupides que le précédent et la situation se dégrade pour les paysans: extorsions, vols, enlèvements, violences,...

En 2004, le gouvernement d'Alvaro Uribe commence à négocier une trêve avec les paramilitaires. Pour accepter de se démobiliser, Giraldo pose 2 conditions: 1) que l'Etat assure la sécurité dans la région avec un déploiement massif de policiers et militaires 2) que lui puisse purger sa peine de prison en Colombie et non aux US d'où sont émises des demandes d'extradition. Le gouvernement accepte et les paramilitaires déposent les armes. En arrivant dans la région, les policiers et les militaires découvrent les plans de coca qu'ils arrachent un à un, mettant finalement fin aux cultures illégales de la région. 

Pour que les paysans ne se retrouvent pas à nouveau sans revenu, le gouvernement leur propose un accompagnement et des formations pour devenir guide et ainsi mettre en valeur l'immense potentiel touristique de la Ciudad Perdida. Une aide bien plus avisée que les précédentes. En 2008, les 56 premiers guides reçoivent officiellement leur certification et fondent l'agence Turcol pour mener les touristes à la Ciudad Perdida. Au passage ils dégagent l'agence Guias y Baquianos qui opérait déjà depuis une dizaine d'années.

Au bout de quelques années, devant l'arrivée croissante de touristes et la complexité à gérer plus de 60 guides au sein d'une même agence, les paysans du coin décident d'en créer 2 nouvelles (Expotur et Magic Tour) et de laisser revenir Guias et Baquianos. 
Il y a 3 ans, une nouvelle agence est apparue, Wiwa Tour, entièrement gérée par les indigènes de la région.

Les paysans de la région ont un contrat avec ces agences et avec l'Etat qui garantit que seul des guides de la région peuvent emmener des touristes à la Ciudad Perdida. Ce boom du tourisme est la 3ème bonanza et bénéficie à toute la région, sont différentes formes:
- une partie des frais d'entrée sont directement reversés aux communautés indigènes et paysannes
- les formations de guides assurent du travail pour les anciens paysans
- l'arrivée des touristes entraînent la création de nombreux emplois liés au trek (cuisiniers, traducteurs, mototaxis, conducteurs de mules pour ravitailler les 3 campements du parcours, hébergement/hôtellerie sur les 3 campements)
Pedro a aujourd'hui 5 enfants âgés entre 25 et 15 ans. 2 des plus grands travaillent autour de la Ciudad Perdida. L'un comme cuistot (c'est celui qui nous accompagne), l'autre avec des mules. Tous les anciens cultivateurs vivent désormais du tourisme ce qui, en plus de leur donner une source de revenus légale, leur a apporte fierté, paix, tranquillité et éducation.

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