samedi 17 mars 2018

La sulfureuse Medellin

Impossible de penser à Medellin sans penser à Pablo Escobar et au fameux cartel de Medellin. Si les narco-traficants font partie intégrante de l'histoire de la ville, celle-ci n'a plus rien à voir avec la cité ultra-violente qu'elle était dans les années 90. Pour bien comprendre le renouveau qui fait tout le charme de la ville d'aujourd'hui, revenons sur l'histoire de Medellin et de la Colombie ces 50 dernières années 🤓






La naissance de la guérilla 


Guérilleros FARC

Depuis le début du 20e siècle, la Colombie connait, comme bon nombre de pays d'Amérique du Sud, un contexte politique agité. Le bi-partisme institutionnalisé et l'émergence de l'idéologie communiste dans les années 60 entraîneront le pays dans près de 50 ans de quasi guerre civile. A l'origine, un conflit entre les grands propriétaires terriens et les métis et amérindiens des campagnes. Plusieurs groupements d'inspiration communiste se formèrent à cette époque réclamant une réforme agraire et une redistribution des terres. Leur violente répression par le gouvernement mena en 1964 à la création des célèbres FARC (Forces Armées Révolutionnaires Colombiennes) puis à celle d'autres groupes de guérilla d'extrême gauche comme l'ELN (Ejercito de Liberación Nacional) ou le M-19 (Movimiento 19 de Abril). Ces différentes factions, rivales entre elles, prônèrent la lutte armée pour renverser le gouvernement afin de redistribuer la terre et les richesses des élites au peuple colombien. Attaques armées, barrages routiers, assassinats, enlèvements ou actions plus symboliques (comme le vol de l'épée de Bolivar, celui qui a donné l'indépendance à la Colombie) sont les pratiques courantes de ces différents groupes.  Devant l'incapacité du gouvernement à lutter contre ces guérillas, les grands propriétaires créent dans les années 80 les AUC (Autodefensas Unidades de Colombia) également connus sous le nom de paramilitaires. Ces armées privées défendent leurs intérêts contre les FARC. 


L'âge d'Or des cartels  


Le narco-traficant Pablo Escobar

À le même époque, se développe le traffic de cocaïne incarné entre autre par le célèbre cartel de Medellin de Pablo Escobar. En 1983, sa fortune était estimée à 20 milliards de dollars, faisant de lui le 7ème homme le plus riche du monde d'après le magasine Forbes. En lutte ouverte contre le gouvernement, les narco-traficants plongeront encore davantage le pays dans la violence. Pour financer leurs luttes, les groupes de guérillas, tout comme les paramilitaires se lancent également dans le trafic de drogue à partir des année 90.  La seconde source de revenu, très lucrative également, est l'enlèvement. Les FARC tout comme les paramilitaires s'y adonneront largement, que ce soit pour obtenir des rançons ou simplement faire disparaître des opposants. Cette activité aurait rapporté aux FARC quelques 200 millions de dollars par an. Au total, ce conflit multi-partis (groupes de guérillas, groupes paramilitaires, narco-traficants et gouvernement) aurait fait selon l'ONU entre 1954 et 2016, 260 000 morts, 45 000 disparus et causé le déplacement de 6 millions de personnes.

Le processus de paix



Le processus de paix enclenché avec les Farc arrive à son terme. / Luis Robayo/AFP

En 2002, Álvaro Uribe accéda au pouvoir et mis en place dès le début de son mandat des mesures anti-guérillas très complètes. Son plan comportait 2 volets complémentaires: recrutement massif de soldats professionnels et amnistie partielle pour les combattants acceptant de déposer les armes. Suite à cela les paramilitaires de l'AUC acceptèrent de déposer les armes en 2006. La lutte contre les FARC continua ouvertement jusqu'en 2010, lorsque le nouveau commandant de la guérilla proposa des pourparlers de paix au gouvernement colombien. Les négociations ont duré jusqu'en 2016, date où les FARC ont officiellement déposé les armes. Leur mouvement est entré dans la légalité sous la forme d'un parti politique (au nom assez bien trouvé de FARC) et plusieurs accords avec le gouvernement leurs assurent notamment 10 sièges au congrès. Néanmoins le conflit est loin d'être totalement réglé. Une partie de l'organisation a refusé de déposer les armes, se faisant maintenant appeler les dissidents des FARC, et l'ELN reste toujours en activité. D'autre part, cette amnistie quasiment totale pour une organisation qui a terrorisé le pays pendant des décennies n'est pas du coup de tous et il y a un vif clivage à ce sujet au sein de la société colombienne. 

Toute cette histoire a particulièrement marquée la ville de Medellin dont le renouveau est d'autant plus impressionnant qu'on sait qu'elle était la capitale mondiale du traffic de cocaïne dans les années 90.

Le détroussage des Despacitos


Nous arrivons donc à la gare routière sud de cette charmante cité aux alentours de 2h du matin. Celle-ci n'est qu'à 2 kms de notre auberge mais compte-tenu de la réputation de la ville, nous préférons prendre un taxi. A peine sortis de la terminale, les chauffeurs de taxi se jettent sur nous, tels des vautours. Ils nous proposent un tarif exorbitant pour les 3 minutes de trajet et s'offusquent lorsque nous refusons. Un fini par accepter de nous emmener à notre destination en mettant le taxi-meter. Il fonce à travers les rues désertes de la ville. Nous arrivons à destination avec un compteur à 7000 pesos (soit 2 euros). Au moment de payer, Alex sort un billet de 20000 pesos un peu abîmé. Le chauffeur le refuse sous prétexte qu'il en manque une minuscule partie. Pas de souci, Alex lui tend un second billet de 50000. Il s'en saisi, le triture dans tous les sens, râle en disant qu'il n'a pas de monnaie et fini par se rabattre sur le premier billet de 20000. Dans le feu de l'action, cet enfant de salaud en aura profité pour nous échanger notre billet de 50000 (environ 15€) contre un faux. Sur le moment, nous ne nous sommes bien entendu rendu compte de rien. Nous sommes tellement peu habitués à vérifier l'authenticité des billets. Nous allons donc nous coucher l'esprit léger et profitons d'une bonne nuit de sommeil. 


En haut un vrai billet. En bas notre faux.

Le lendemain matin, nous flânons dans le quartier de Poblado où se trouve notre auberge. Les longues allées ombragées sont bordées de restaurants branchés et de boutiques de créateurs ce qui contraste largement avec l'image violente que l'on peut avoir de Medellin. Notre tour guidé , l'après-midi dans le quartier de comuna 13, achèvera de nous effacer ce préjugé de la tête.

Comuna 13



Alex à l'entrée de Comuna 13

A l'ouest de Medellin, sur les flancs des montagnes s'élève le quartier populaire de Comuna 13. Jusqu'en 2002, cette favélas colombienne était une zone de non-droit totalement hors de contrôle du gouvernement. Les milices locales et groupes paramilitaires y faisaient régner la terreur et les nombreux conflits territoriaux mettaient le quartier à feu et à sang. Aujourd'hui, le quartier a bien changé et il incarne parfaitement le renouveau de Medellin ainsi que la volonté de changement de ses habitants. Pacifié, recouvert de gigantesques fresques, et véritable temple des cultures alternatives (graffiti, hip-hop, breakdance,...), c'est devenu l'un des quartiers les plus sûrs de la ville (la journée en tout cas) où se pressent nombre de touristes. 

Nous visitons Comuna 13 avec un guide d'une trentaine d'années ayant grandi dans le quartier. Nous avons même fini le tour dans la maison de sa mère pour nous abriter de la pluie 🌧 Il a été le témoin de son histoire et de sa métamorphose. 


La maison de notre guide avec son portrait à la fin du lycée 

Initialement, ce quartier ne faisait pas partie de la ville de Medellin. Dans les années 70, suite aux conflits entre les guérillas d'extrême gauche, les groupes paramilitaires d'extrême droite et le gouvernement, de nombreux paysans ont migré des campagnes vers les villes. Ceux qui sont arrivés à Medellin se sont installés sur les flancs des montagnes qui entourent la ville, créant ainsi de grands bidonvilles dans sa banlieue. L'état n'y était pas représenté (et n'en avait rien à caler) aussi il y régnait y certaine insécurité. Pour s'en protéger, les différents quartiers ont créé des milices. Seulement, ces milices ont commencé à demander de l'argent aux habitants pour les protéger, aux commerçants de participer à l'effort de guerre,... En d'autres termes, à racketter la population. De plus, les différentes milices se faisaient la guerre entre elles pour s'assurer du contrôle des territoires. Le quartier était parsemé de frontières invisibles dont le franchissement pouvait signifier la mort. La situation n'était déjà pas simple, mais elle s'est encore complexifiée quand les guerrilleros et les paramilitaires ont décidé de prendre le contrôle du quartier. Ils y ont fait entrer des armes de guerre, armés les milices et fait pleuvoir les cadavres, faisant ainsi de Comuna 13 le quartier le plus dangeureux de la ville la plus dangereuse du monde. 


L'une des nombreuses fresques recouvrant le quartier
Les espaces de vie décorés

Face à cette situation et à l'humiliation d'un des maires de Medellin qui a tenté de faire une visite du quartier mais a dû rebrousser chemin à cause du danger, la municipalité a décidé de prendre les choses en main. 2 opérations militaires sanglantes, Mariscal en Mai 2002 et Orion en Octobre de la même année ont pacifié le quartier. Suite à cela, la municipalité a investi massivement dans l'éducation en construisant une bibliothèque et des écoles mais également un palais de justice pour résoudre les conflits entre les habitants autrement que par la violence, des escaliers mécaniques pour désenclaver les hauteurs du quartier et favoriser le développement des cultures urbaines. Les habitants se sont peu à peu réappropriés l'espace de vie. Le témoignage de leur volonté de paix et de changement est visible à chaque instant sur les magnifiques fresques qui recouvrent le quartier. 


Charlotte dans l'escalier mécanique
Un graffiti et un clown




Messages d'espoir sur un mur
Une fabrique de glaces artisanales
Charlotte dégustant le bâtonnet qu'elle vient de gagner en répondant à une question du guide #pougne
Vue depuis les hauteurs de Comuna 13
Arrivée de l'escalier mécanique 

Parque Arvi


Le mercredi, nous changeons d'hostel car celui dans lequel nous sommes est plein et nous n'avons réservé que 2 nuits. Ce n'est pas plus mal car chaque matin nous étions réveillé dès 8h par les bruits de perceuse et de marteau des ouvriers de l'hôtel. Nous posons nos sacs à quelques blocs de là au Montañita Hostel. C'est en tentant de payer dans cet hostel que nous nous rendons compte que nous avons un faux billet en notre possession. 

Nous profitons du reste de la journée pour aller visiter le parc Arvi sur les hauteurs au nord est de Medellin. Le trajet pour s'y rendre est magnifique. On emprunte un long télécabine qui survole la forêt. Nous avons l'impression de voler au-dessus de la canopée urbaine. Le parc, quant à lui est assez décevant. On ne peut pas s'y balader à moins de faire appel aux services d'un guide . Le seul chemin libre d'accès est une route. Super la promenade en forêt ! 
Nous partageons notre oeuf avec un jeune colombien de Medellin accompagné d'un ami qui entâme une discussion avec nous, curieux de connaître nos impressions sur son pays. Au bout de 10 minutes, le voilà qu'il nous invite pour visiter le village de Guatape (à 1h d'ici) à bord de son auto. Il prend notre numero et nous écrira le soir-même. Hélas, nous ne pourrons pas le revoir car nous devons rejoindre le nord du pays.


Dans le télécabine 

Le soir nous allons prendre quelques coups au Victoria Regia, bar chill où se retrouvent les beautiful people de Medellin pour écouter du jazz. Nous avons sorti nos plus beaux habits (presque propres !) pour l'occasion. Nous retrouvons Natacha, une amie de Centrale d'Alex qui est elle-même en voyage autour du monde. Folle soirée, nous nous couchons à près de 23h !


Un intérieur chill lounge smooth jazzy groovy experimental hype

Free Walking Tour dans le centre de Medellin 


Le lendemain matin nous participons à un free walking tour dans le centre de Medellin que nous n'avons pas encore exploré. Cette partie de la ville n'a en soit pas grand intérêt car assez moche, néanmoins le tour fut passionnant et très instructif.

Pendant près de 4h, Monsa, l'énergique guide native de Medellin, nous a expliqué toute l'histoire de la ville et de ses fiers habitants, les paisas. Un peu comme à Comuna 13, elle nous a expliqué la transformation de la ville, comment la municipalité et les habitants se sont réappropriés les zones dangereuses ainsi que leur grande fierté à avoir des touristes. 



Un ancien marché de la drogue reconverti en artistique forêt urbaine
Photo d'art moyen ouf à cause de la grisaille

Un ancien squat de toxicos reconverti en antenne du ministère de l'éducation 


Immanquablement, nous sommes venus à parler de Pablo Escobar, la figure la plus célèbre de la ville. De l'extérieur, le narco-traficant jouit d'une image assez glamour de Robin-des-bois, grâce aux nombreux films sur lui ou à la série Narcos. Pour les Paisas, ce n'est pas du tout le cas. Une infime minorité le vénère, celle qui a bénéficié de ses largesses et de ses dollars. Pour les autres, ce n'était rien d'autre qu'un trafiquant sanguinaire qui a fait de Medellin la ville la plus dangeureuse du monde au début des années 90, étant responsable de l'assassinat de plus de 4000 personnes. C'est un sujet tellement sensible, que Monsa ne prononcera jamais son nom, l'appelant par le pseudonyme de Voldemort, de peur que des passants ne l'entendent et interprètent mal ses propos. 

Plusieurs fois pendant le tour, des passants interpelleront Monsa pour la féliciter de ce qu'elle fait. Cela traduit parfaitement la fierté des paisas d'accueillir des touristes dans leur ville, signe que les temps changent et que la ville est maintenant suffisamment sûre pour que les étrangers la découvre. 


Attroupement autour d'un air de guasca 
Les statues difformes de l'artiste paisa Fernando Botero
Des corps aux proportions étonnantes 

Une Charlotte bien entourée 
L'oiseau de Botero victime d'un attentat à la bombe et sa replique de l'artiste 

Une fois le tour terminé et après avoir englouti quelques empanadas dans le cafe typique "le Versalle", nous continuons notre visite historique avec le Museo de la Memoria ("Musée de la mémoire"). Ce musée retrace une partie de la triste histoire de la Colombie des 50 dernières années. Pour que les gens se souviennent des atrocités commises et que les personnes disparues (notamment les "falsos positivos" : les innocents assassinés par l'armée et maquillés en guerilleros) ne soient pas totalement oubliées.



Charlotte en pleine réflexion ...
... qui a échappé au délicieux poulet broaster (=poulet frit)


Shopping à Poblado


Le dernier jour, nous flânons tranquillement dans Poblado. Au programme shopping (Charlotte achète, Alex suit...) et déjeuner dans un petit resto que nous avions repéré le premier jour. 


La descente des marches
Café hipster à Poblado  
Une boutique colorée 

En fin de journée nous prenons notre dernier bus longue distance du voyage, direction la côte Caraibe à Santa Marta. A la gare routière, tandis que nous refaisons nos sacs en vue de l'embarquement, un jeune garçon vient rôder autour de nous très près, s'approchant du petit sac de Charlotte alors qu'elle tourne un peu le dos. Elle détecte néanmoins son mouvement et le gamin s'enfuit en courant : encore une tentative de vol déjouée par les vigilants Despacitos 👮✋👍

Medellin est loin d'être la plus belle ville que nous ayons visitée mais en 4 jours, elle a su nous séduire. Son histoire tumulteuse est fascinante. Son renouveau depuis une vingtaine d'année l'est encore plus. Il temoigne de la formidable volonté des habitants d'aller de l'avant, de refuser la violence et de créer une cité où il fait bon vivre. De plus, les paisas (habitants de Medellin) sont aussi heureux que fiers d'accueillir des touristes dans leur ville car c'est le signe que celle-ci est redevenue sûre et que le sombre passé est maintenant derrière eux.


Bons plans 👌👌👌

- Montañita Hostel. Chambre double avec salle de bain partagée à partir de 50 000 COP par nuit petit déjeuner compris. Excellent rapport qualité/prix pour cette auberge du centre de Poblado. Le staff est adorable et la cuisine commune super bien équipée. 

- Visite du centre de Medellin avec Real City Tours. Visite en anglais de près de 4 heures dans le centre de Medellin. Une façon passionnante de découvrir l'histoire de la ville. Sans explication, le centre de Medellin n'a que peu d'intérêt car globalement moche. 

- Visite de Comuna 13 avec le Zippy Tour. Même s'il est tout à fait possible de se promener dans Comuna 13 seul et d'en admirer les graffitis, le Zippy Tour permet de bien comprendre l'histoire du quartier et les changements qu'il subit.   


Mauvais plan 👎👎👎


- Parque Arvi. Comme expliqué précédemment, le parc est assez décevant car il n'est pas possible de s'y balader seul. Le trajet en téléphérique, en revanche est assez sympa et permet de survoler les hauteurs de la ville ainsi que la forêt environnante.

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