dimanche 18 mars 2018

Les aventuriers de la Cité Perdue

Premiers jours de tribulations extrêmes sur la côte Caraïbe, avec 4 jours de trek pour atteindre les ruines précolombiennes de la Cité Perdue.





C'est avec beaucoup d'émotions que nous descendons de notre dernier bus de nuit à Santa Marta. Le dernier, et probablement un des pires, pas loin derrière le Belo Hozionte - Rio et le Salvador -Belo Horizonte au Brésil. Il est environ 13h, on arrive congelé par une climatisation abusive, le dos cassé par des sièges inconfortables et non inclinables, et totalement fatigués car avec tout ça, on a à peine fermé l'oeil de la nuit. On pose le pied dehors et on se prend une bouffée d'air chaud et humide... Il fait plus de 30° ici. Le choc est violent. Déjà qu'on se sentait mal, là on se sent encore plus crade. Malgré nos mines hagardes, des taxis vautours se jettent sur nous. On se réfugie dans la terminale pour comprendre comment gagner le centre de la ville et notre auberge. L'hôtesse du bureau d'information nous retient 15 longues minutes pour nous expliquer les merveilles de la région, malgré nos mines peu réceptives. Elle nous dit finalement que tous les bus bleus vont dans le centre. Easy game. On rechausse nos sacs, montons dans le premier fourgon et nous voilà 30 minutes plus tard à notre auberge.

Santa Marta est une ville de taille moyenne située sur la côte de la mer des Caraïbes. Moins conue que la célèbre Carthagène des Indes, qui se trouve sur la côte plus à l'ouest, c'est le point de départ idéal pour bons nombres de sorties vers les sites des environs : le trek de la Cité Perdue, le parc national Tayrona et le village perché de Minca, tous à moins d'une heure de bus. La ville possède un charme discret avec un centre historique et la plus vieille cathédrale du pays (qu'on avoue n'avoir pas visitée). Ses rues sont étroites et grouillent de bouis-bouis en tous genres. Ça klaxonne pas mal aussi.
Après une bonne douche, on brunche dans un bel endroit bio-bobo, Ikaro, des mega tartines qui ploient sous la garniture. Nous passons ensuite confirmer notre réservation auprès de l'agence Baquianos que nous avons retenue pour le trek de 4 jours à la Cité Perdue suite aux recommandations de plusieurs amis.


Façade colorée à Santa Marta
Ikaro : une bonne adresse chillax
Déco nature chill groovy bio bohême
Notre premier vrai bon repas en Colombie (=depuis 3 semaines)
Pain maison avec chips maison de banane

La Cité Perdue est un site précolombien majeur de la Colombie. Découvert dans les années 1970 par des pilleurs de tombe, les randonnées organisées sur ce site son relativement récentes, depuis une grosse dizaine d'années. C'est un site qui se mérite : il faut au moins 2 jours de marche pour l'atteindre, du fait de son implantation dans la Sierra Nevada, une forêt tropicale épaisse et vallonnée. 2 de ses pics sont toujours enneigés et culminent à plus de 5000 m.
2 jours pour y aller et 2 jours pour y revenir, soient 40 km de marche avec un denivelé positif total de 2250 mètres (départ à 100 mètres et altitude atteinte 1200 mètres mais avec moultes montées et descentes raides). On nous a prévenu : ça va pas être facile. D'autant plus qu'il fait autour de 35 degrés et que les moustiques y sont très nombreux. On va en ch** mais ça nous excite pas mal aussi. On n'en est plus à notre premier trek, en revanche c'est le dernier du voyage ! Le prix, qui est le même dans les 4 agences qui verrouillent le trek, n'est pas donné : quasiment 1 million de pesos (soient 270 euros) pour 4 jours  On n'a pas trop le choix, et comme on a déjà décidé d"y aller, on sort la carte bleue et let's go !

Le lendemain matin, un dimanche, nous pointons nos pifs à l'agence. Nous faisons connaissance de 2 compagnons de marche : Freder, un allemand de 30 ans prof de maths et de physique près du lac de Constance, et Emilio, 31 ans, catalan de Girona, saisonnier a Formentera. Tous 2 sont en voyage au long court et nous semblent immédiatement très sympathiques. Nous passons ensuite prendre un autre allemand, un suisse et une hollandaise à leur hotel. Et une dernière aventurière, Christine, une jeune retraitée ayant fait carrière chez Areva, nous rejoint à l'entrée du parc. Nous sommes donc 8, accompagnés par un jeune traducteur de Bogota, Andres, et Pedro, notre guide.

Après 1h30 de 4x4, nous arrivons au début de la rando à El Mamey où nous dejeunons dans un petit restau. Puis c'est parti. On enfile les sacs, dans lesquels on transporte le minimum vital pour ces 4 jours. Les paysages nous émeuvent immédiatement. C'est vallonné, avec une forèt tropicale encore peu dense. On voit encore la mer en contrebas. Ça ne fait que monter en revanche. Nous arrivons après 4 petites heures de marche au campement où nous passerons la nuit. Nous faisons un plouf dans une belle piscine naturelle pas loin pour nous laver et nous raffraîchir. Un gros kiff ! La hollandaise nous fait une petite crise de panique car des poissons de 5cm lui font des bisous sur les pieds. Elle sort de l'eau haletante comme si des requins la poursuivaient.


Entrée dans la Sierra Nevada
Charlotte la conquérante
Mystique
Magnifique
Piscine naturelle
Petit selfie sous la cascade wahou
Une rivière tumultueuse

Après des parties de Uno selon les règles internationales en vigueur (il nous a fallu 15 minutes pour s'accorder dessus car chacun avait des twists différents!), nous dînons un bon poisson frit. Pedro nous offre ensuite un récit émouvant : l'histoire de la Sierra Nevada depuis 50 ans, qui est aussi son histoire... Ce récit, véritable scenario cinématographique, est disponible ici.

Nous sommes emportés par ce récit si personnel, qui nous fait comprendre l'envers du décor de la culture de la coca. Nous pensions que les narco-trafficants et Pablo Escobar avaient semé la graine pour récupérer le pactole. La réalité est, comme souvent, plus complexe !

Après une première nuit sur un matelat (Ô joie ! On nous avait parlé de hamacs...), lever à 5h et à 6h on marche déjà. Cette 2ème journée est plus ardue. Plusieurs montées et descentes raides se suivent, ponctuées par des haltes où nous reprenons des forces avec de savoureux fruits (pastèque, orange). Nous passons par des villages d'indigènes Cowi et Wiwa, descendants des Tayrona, le peuple précolombien qui vivait dans cette région et qui a construit la Ciudad Perdida. Nous nous arrêtons faire des ploufs dans une piscine naturelle et une cascade. Les paysages sont magnifiques. La forêt s'est densifiée, mais le chemin est très dégagé. On voit haut dans les arbres, la canopée ne nous bouche pas la vue (ce qui était le cas en Amazonie équatorienne). C'est la jungle telle qu'on l'imaginait enfants, avec ses immenses arbres centenaires, ces énormes feuilles, ses lianes et ses cours d'eau. On est comme des gosses ! Le soir, nous retrouvons les groupes des autres agences au campement. Nous sommes 70 environs, ça ne devrait pas se bousculer sur le site demain ! Après quelques parties enflammées de Uno, au dodo, avec matelas à peu près propre aussi mais sans oreiller cette fois.


Campement : lits superposés sales avec moustiquaires
Un dîner quali (et frit!)
De l'eau et des cailloux
Village Kogi
Une méduse faite arbre
L'espèce animale la plus laide du monde

Le 3ème jour c'est le jour J. À 6h nous entammons la montée des 1200 marches qui mènent au site. On nous avait dit que ce serait si dur... mais en 20 minutes c'est terminé ! Beaucoup plus facile que les marches de l'Adam's Peak au Sri Lanka ou que celles du phare de l'île vierge en Bretagne ! Le site est bluffant. La végétation est encore très présente même si le site a été débroussaillé depuis que le tourisme s'est developpé. Les groupes se dispersent et on se retrouve facilement seul. La sérénité qui se dégage de ces vestiges est palpable. Ici, pas de lama, contrairement aux nombreux sites précolombiens visités notamment dans la vallée sacrée au Pérou. Les palmiers présents rappellent que, même si nous sommes dans des reliefs, la plage n'est pas si loin... 
Petite anecdote drôle, qui a en tout cas choqué puis fait beaucoup rire tout le groupe : 
Arrivée sur le site, Charlotte est part faire des photos des ruines avant que tout le monde s'y balade. Notre guide Pedro est sur le point de commencer ses explications mais se rend compte qu'une personne manque. Alex décide donc de siffler fort pour faire revenir Charlotte (qui n'entend rien)... comme un toutou. Nos amis allemands, suisses et hollandais sont stupéfaits par ce comportement, avant de comprendre qu'il s'agit de 3ème degré...


Ça grimpe un peu
Vue des terrasses lors de notre arrivée (avant la belle éclaircie)

La Ciudad Perdida a été construite en 300 ans, et fut terminée autour de l'an 1000 par les tayronas, un peuple précolombien. Il fut abandonné au 16ème siècle lors de l'arrivée des esoagnols qui anéantireny les Tayronas. Le site de 2km2 fut recouvert par la végétation. Il fut découvert au début des années 1970 par des pilleurs de tombe (les "guaqueros"). Plusieurs familles sont venues saccager les tombes situées dans le sous-sol des maisons circulaires. Les défunts y étaient enterrés avec tous leurs objets. À l'époque, comme ailleurs en Amérique du Sud, aucune loi ne protégeait ce patrimoine. Mais, au boit de quelques années, 2 familles se disputent autour du magot et un membre de l'une d'entre elle meurt assassiné. Une 3ème famille, voyant que les choses tournent mal et prenant peur pour les siens, décide de prévenir le gouvernement colombien de l'existence du site afin que cessent les disputes et que le site soit protégé. L'armée débarque. Et il y a toujours une petite troupe de militaire sur le site, localisée dans une zone "à risque" (culture de la coca, guerilleros cachés...). C'est cette même famille qui a déclaré le site qui emmène les premiers touristes sur les traces de la Cuidad Perdida à partir de 1982. Une seule famille d'indigène vit sur le site, celle d'un mamo (=chaman) Cowi. Une fois par an, en Septembre, tous les indigènes des environs se réunissent sur le site pour diverses cérémonies, visant notamment à purifier spirituellement le site.



Un site désert et mystique
Fondation d'habitation
Indiana Jones
Tranquilou pépouze
Végétation
Passage entre 2 sections du site
Des Despacitos au top !
Terrasses vues du bas
Alex en mode chamane
Photo-couple
Vue de tout là-haut
Maison du chamane
Traversée de rivière
Masto-arbre avec masto-racines
Plante parasite

Après des explications riches de notre guide et un bon casse-croute, nous faisons le tour du site et redescendons marche par marche. Ça commence à tirer dans les genoux... et ce n'est que le début du chemin retour ! Arrivés au campement de la nuit passée, nous recupérons nos affaires et déjeunons avant de reprendre la route. La marche de ce 3ème jour est très longue. On remonte ce que nous avons descendu à l'aller, et on commence à sentir la fatigue musculaire après déjà 2 jours bien intenses.

Nous dormons dans le campement où nous avons déjeuné le 2ème jour. Après dîner, un membre d'une communeauté Cowi nous explique les principales traditions de son peuple, qui ne parle pas espagnol (mais lui oui). La scène est assez émouvante et perturbante à la fois. Le bonhomme semble complètement perché, rendu stone par la mastication de feuilles de coca, chose que les  hommes de son peuple font presque à longueur de journée : "poporear". A 16 ans, ils reçoivent un "poporo", une courge vide et sèche dans laquelle ils versent de la coquille de coquillage broyée, une sorte de poudre alcaline blanche. À l'aide d'un baton de bois humecté de salive ils récupèrent cette poudre et en mettent dans leur bouche. Cette matière alcaline déclenche une réaction chimique avec la coca qui libère ses propriétés excitantes. Ils frottent ensuite le baton sur le haut de la courge et la poudre qui reste sur le baton se dépose sur le végétal qui s'alourdit de jour en jour avec une collerette en calcaire. Tous les hommes se baladent donc avec leur courge, un baton de bois et une petit sacoche en fibre de plante tressée par les femmes dans laquelle ils laissent les feuilles de coca séchées. Ils peuvent ainsi "poporear" tout le temps. Cet acte est un peu comme une méditation. Sauf qu'à méditer en machouillant de la coca avec du calcaire, ils perdent aussi pas mal de vivacité cérébrale. En tout cas, le bonhomme qui nous parle à l'air perdu.


Andres qui peine à traduire les divagations du Kogi
Kogi avec leur poporo et leur sacoche (cette photo n'est pas de nous mais des internet)

Ce passe-temps est réservé aux hommes, dont l'énergie innée est jugée plus faible que celle des femmes. La coca est sensée leur donner plus de force. Aussi, dans un couple, à partir du moment où nait un enfant, le mari et la femme vivent chacun dans une maison séparée. La mère vit avec ses filles et son mari avec ses fils. La maison des hommes possède 2 portes et celle des femmes 1 car les premiers ont besoin de plus d'air vivifiant.
A 16 ans, chaque jeune homme reçoit son "poporo" et reçoit l'aide d'une marraine de sa communeauté (souvent une veuve) qui va lui faire son éducation sexuelle pendant quelques semaines. Le jeune homme sera ainsi prêt à choisir une femme et à fonder un foyer. La compagne choisie est présentée au mamo/chaman et lui dira si oui ou non l'union peut se faire. Le pouvoir de ce dernier est énorme dans la communauté. Pendant que l'homme "poporrea", la femme élève les enfants, tisse des sacs et et fait les travaux des champs. Les hommes aident un peu aux champs, et construisent les maisons des nouveaux mariés ou des nouveaux pères qui doivent faire maison à part.
En 2018, tous ces descendants des tayronas (kogi, wiwa...) vivent encore très simplement, selon leurs coutumes ancestrales. Nous en croisons plusieurs d'entre eux sur le chemin, dans leur simple tenu blanche. Ce témoignage précieux nous émeut. Leur vie nous semble si éloignée de la nôtre, si simple... On ressent de la difficulté à comprendre leur mode de vie sans quelque part la juger au travers de notre prisme occidental. Nous constatons toutefois un point commun entre notre société occidentale et la leur : les hommes ont ici aussi bien su tirer leur épingle du jeu !


Un Wiwa nous montre comment les fibres sont extraites de la plante e' vuende la confection de fils pour les sacoches


Petit plouf
La mule
Vue magique sur la sierra
La jungle de nos rêves
Arbre tropical

Après une nuit des draps bien cracra, nous repartons pour 6h de marche. Nous arrivons exténués au restaurant auquel nous avions déjeuné le 1er jour. Nous trinquons avec des bières fraîches à cette belle aventure. We made it ! Pour nous, la randonnée aura été moins dure que les échos que nous en avons reçus et que les mises en garde des agences.  Oui c'était bien sportif, avec un chemin en pentes raides, il a fait très chaud (plus de 30°) et il y a eu pas mal de moustiques (surtout en bas de la Ciudad Perdida), mais pas de quoi baisser les bras loin de là ! Plus gênant, les lits crados (certains se sont fait bouffer par des puces de lit...) et l'eau soi-disant filtrée avec laquelle nous rechargions nos gourdes mais qui a rendu plusieurs d'entre nous malades. Assez limite étant donné le prix payé! Toutefois, il faut reconnaître un avantage à ce prix exhorbitant : presque personne sur le site lors de notre visite, et de beaux jours de marche seuls en pleine nature.


Une bonne team !

Nous avons eu beaucoup de chance cette fois concernant le groupe. Nous nous sommes tous bien entendus. La hollandaise avocate, shopping addict, fana de champagne et passionnée par les séries espagnoles nous a bien fait rire, surtout dans le bus retour. Nous lui avons tous promis de voir Grand Hotel qu'elle connaît par coeur. Nous avons beaucoup accroché avec Freder et Emilio. Nous reverrons ce dernier plusieurs fois dans les jours qui suivront. Enfin, nous avons admiré la détermination, l'enthousiasme et la santé physique de Christine, la retraitée française. Nous n'oublierons pas ses mots d'aurevoir : "Profitez, la vie passe tellement vite!"


La déglingue en chaque instant
Une dernière pour la route


Bons plans 👌👌👌


- L'histoire fascinante de la Sierra Nevada, digne d'un scénario hollywoodien 📽🎬  à découvrir ici. 50 ans mouvementés dans les montagnes entre narcotrafic et boom touristique.

- L'agence Guias et Baquiano Tours. Les 4 agences proposent le même trajet, avec la même nourriture, le même logement... et le même prix : 950 000 COP lors de notre passage. En revanche, la taille du groupe dépend des agences. Toutes disent ne jamais prendre au-delà de 15 personnes pour 1 guide. Expotur, l'agence la plus connue avait un groupe de 40 personnes (avec 3 guides probablement), ce qui n'est pas la même chose qu'un groupe de 8. Baquiano est moins connue, ce qui garantit, en basse saison du moins, un groupe à la taille plus limitée. Un traducteur bilingue espagnol - anglais était inclus dans la prestation.
Pour le trek : prévoir des pastilles purifiantes d'eau (non vendues lors de notre passage à Santa Marta) et un sac à viande pour éviter le contact avec les draps  !

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